Sans masque

Comment vivre dans un monde théâtral quand l’authenticité n’est pas une valeur, mais une nécessité de survie ?

Le masque n’est pas toujours une protection. Il est parfois aussi absurde qu’une conversation de machine à café.
Pourtant, on vit comme ça, au nom d’un pseudo vivre-ensemble.

Quand la vie nous impose de ne plus masquer nos pensées, que reste-t-il sous le masque ?

Des murs blancs, insipides, sans vie, pourtant habités.
Une chambre individuelle tout aussi impersonnelle.

Des soignants vont et viennent le long d’un grand couloir.
Des patients en pyjama bleu font la queue, en silence, pour attendre leur traitement.

Je suis là. J’observe.

Je suis là… moi ?

Qu’est-ce que je fous là ?

Ça ne me quitte pas.

Je sais que je souffre.
Que tout devient une interprétation, et que je n’ai aucune cachette.

Mais une part de moi reste lucide.
Je sais où je suis.
Et je sais que je n’ai pas envie d’être là.

Je suis terrorisée. Alors je ne me révolte pas.

La perte de contact avec la réalité n’est pas venue d’un coup.
Elle s’est insinuée.

Et puis un jour, j’ai décroché.

Je ne saurai jamais vraiment quel a été le point de rupture,

ce qui fait que tout d’un coup, il n’y a plus de retour arrière.

Même avec un cerveau défaillant, quelque chose en moi le sentait.
Ce n’était qu’un début.

Rapidement, un neuroleptique est introduit.

Le délire recule. Moi aussi.

Je mets beaucoup plus de temps à sortir de la torpeur de cet épisode.

Pour cause : je ne suis plus la même personne.

Je pense plus lentement.

Je n’ai plus la même capacité de réflexion.

Et surtout, je ne ressens plus les choses de la même façon.

Alors oui, on me dira qu’il vaut mieux être différente que de se suicider.

Peut-être.

Mais que vaut vraiment une vie, quand ce que vous aimez le plus, en vous, n’est qu’un vague souvenir ?

Quand il ne reste qu’un traitement de données, bas de gamme.

Pourquoi ai-je la sensation d’avoir vécu en semi-liberté pendant neuf ans ?

Je suis incapable de dire depuis combien de temps je n’avais pas dormi avant mon arrivée à l’hôpital.
D’ailleurs, je me souviens mal de mes premiers jours d’hospitalisation.
Sans doute parce que je dors, enfin.

La panique, l’état d’alerte permanent,
cette tentative de rester en contrôle malgré un cerveau qui ne fonctionne plus correctement.

Tout ça s’est vite évaporé. Mais autre chose s’installe.
Alors je fais ce qu’on me dit, dans l’espoir de ne plus jamais revivre une telle expérience.

Malgré ma docilité apparente,
intérieurement, quelque chose cède.

Dans le jardin, un jeune m’interpelle.

« T’es schizophrène ou bipolaire ? »

Apparemment, ici, on est forcément l’un ou l’autre.

Il sourit. Un peu trop.

Je le regarde faire.

Il cache quelque chose dans les buissons, toujours au même endroit.

Du cannabis, probablement.

Je me demande qui lui en fournit, dans ces conditions.

Puis je laisse tomber.

Je ne veux pas savoir.

La collectivité pour moi s’arrête à un vague souvenir de classe de neige en maternelle.

Me voilà en pyjama avec des inconnus.

Je suis probablement censée éprouver une forme de solidarité avec mes compagnons d’infortune.

Je veux surtout retrouver mes vêtements et un semblant de dignité.

Mais on me fait comprendre que quelque part il faut montrer un « bon » comportement.

Comme si redevenir une personne passait par une autorisation.

Dans le registre tragique-comique, la version tribunal et juge des libertés vaut le détour.

L’avocate commise d’office m’a lancé :

« Pourquoi vous avez fait ça ? Vous avez toute la vie devant vous. »

J’étais à moitié en pyjama. À l’hôpital, on n’avait pas retrouvé mon jean pour l’audience.
Une humiliation, une de plus.

Je me suis contentée de faire les yeux ronds et de répondre poliment.

Au fond de moi, je mesurais le décalage.

Entre la réalité du vécu
et une réponse institutionnelle préfabriquée.

Cinq jours après mon arrivée, je quitte le secteur fermé.

Mon ASPDT est levée.

Pendant mon séjour, j’ai compris que je n’étais plus personne.

Si j’ai parfois connu ce sentiment d’étrangeté à moi-même, une forme d’introspection,
ici, ce n’était plus une sensation.

C’était une réalité.

On devient un patient, plus une personne.

On fait comme tout le monde.

Une seule route : l’obéissance.

Toute autre voie est perçue comme un risque, une rechute, une preuve de trouble.

On nous impose un cadre.

Un récit.

Pour certains, l’hôpital rassure.

Pour moi, c’était humiliant.

Être enfermée, au début, je peux le comprendre.

Être seule face à soi, c’est violent quand ce n’est pas prévu, mais c’est parfois nécessaire.

Mais une fois que ça va mieux… pourquoi ne pas me laisser décider ?

Pourquoi créer une narration sans son actrice ?

J’aurais peut-être pu refuser, me rebeller, en tout cas protester avec force.

Mais ce passage en induit un autre, plus sournois : celui du doute.

Comment se croise, quand son propre cerveau nous a déjà trahie ?

Une question qui va me hanter.

Auparavant, je doutais de tout.

Mais pas de moi.

Désormais, je m’observe. Je scrute tout élément qui pourrait me faire penser à une rechute.

Que faire de ces idées résiduelles, passagères, qu’on tente de tenir à distance ?

Un rien suffit à faire vaciller :
un mot, un regard, un bruit dans la rue
peuvent raviver ces moments où tout devenait interprétable.

Ce n’est pas seulement la maladie qu’on redoute,
mais la faille qu’elle a ouverte dans la perception.

Je ne regardais plus seulement le réel.
Je le regardais à travers un filtre, celui du trauma.

Ce que j’ai longtemps pris pour un symptôme me semble aujourd’hui autre chose :
une trace.
Une vigilance ancrée dans le corps.
Une mémoire du dérèglement.

Et tout ramener à la maladie, comme si elle résumait l’histoire, n’aide pas à franchir ce cap.

C’est comme marcher dans des sables mouvants :
il ne faudrait surtout pas trop bouger.
Pas trop penser.
Pas trop exister.

Ces liens, mon cerveau ne les fait plus.

Les souvenirs appartiennent au passé.

Mais il a fallu enterrer l’hypervigilance qu’on m’avait apprise.

Douter de chaque pensée.

Les passer au crible.

Jusqu’à se perdre dans leur analyse.

Quand analyser est déjà une seconde nature,

on ne pense plus.

On dissèque.

Je viens d’une famille catholique pratiquante.
Ce n’est donc pas au théâtre que j’ai développé mon imagination.

Mais chaque dimanche matin,
j’avais une bonne heure
où ma tête était en roue libre.

Et quand mes yeux se posaient sur le réel,
ils voyaient parfois
des femmes en noir
pleurer leur défunt mari,

sans oublier de juger Marta,
au troisième rang.

Preuve, s’il en est,
qu’elles comprenaient parfaitement les Écritures.

Le décor a changé.

Je suis au bureau.

Ce théâtre social est toujours là.
Je le perçois encore.

Mais il ne me fait plus rien.

Qu’est-ce qu’il me reste ?
Est-ce que ça reviendra ?

Ce n’est pas un jeu.
Ce n’est pas une discipline.

C’est mon identité.

Et ce n’est plus là.

J’ai toujours voulu écrire.
Mais je n’y arrivais pas.

Dans le fond,
je n’avais pas vraiment envie de partager.

Mais si un jour je ne peux plus y accéder ?

J’ai cherché des raisons,

presque religieuses.

Je me disais que si ça avait déraillé dans ma tête,

c’est que j’étais en partie responsable.

Alors j’ai commencé à compter mes fautes.

Un délire d’expiation.

C’est là qu’on comprend

que certains récits peuvent devenir encombrants,

quand ils s’invitent dans le réel.

Je n’ai jamais été particulièrement méchante.

Mais pour comprendre les autres,

ou me comprendre,

j’ai parfois oublié

ceux qui étaient en face.

Ils n’étaient plus que les acteurs d’une scène.

Mais personne ne mérite ça.

Les trois coups.

Et tout bascule.

La psychose.

J’en suis revenue.
Mais ce passage a laissé une marque que personne d’extérieur ne peut vraiment saisir.

On ressent la fragilité de la vie.
Et celle du lien.
Dans les pires moments, entouré ou non,
on est seul.
Seul face à soi.
A ce qu’il en reste.

Le plus dur, c’est que, même lorsque les idées sont fausses, les émotions, elles, sont réelles.

Un cauchemar sur mesure.

Pas d’issue de secours.

Et aucun être au monde ne peut vous rassurer.

Chaque lieu, chaque objet, devient sombrement vivant.

 Même chez soi, rien ne protège.

Tout devient source de peur.

Elle accompagne chaque minute.
Et on ne perçoit plus de fin à cet état.

Je n’ai jamais été suicidaire.
Je n’avais pas envie de mourir.

Mais je ne pouvais plus continuer à vivre de cette façon.

Ce jour-là, j’ai posé un geste de violence envers moi.
Je ne savais pas quoi faire d’autre.

Je n’avais jamais imaginé que la peau humaine était si dure.

Comme si même le corps résistait.

Aussi étrange, et presque cynique, que cela puisse paraître,
la douleur physique m’a fait reculer.

Malgré ma lucidité vacillante, j’ai pris mon téléphone
et contacté un service d’urgence.

À partir de là, tout s’est enchaîné comme dans un rêve fou :
les questions, les sirènes, les néons des urgences, les blouses blanches,
les soins, l’attente,
l’annonce de mon hospitalisation sous contrainte,
l’ambulance…

L’ambulancier me parle.

Il doit avoir mon âge.

Traits fins.

Il me regarde.

Trop longtemps.

Je suis allongée sur le brancard.

Il me demande mon numéro.

Comme si de rien n’était.

Je me demande si c’est bien réel.

Il sait où je vais.

Est-ce qu’il me drague malgré ça ?

Ou à cause de ça.

Puis l’arrivée à Sainte-Anne.

Une bascule.

Brutale.


Vers un monde inconnu.

Cet univers.

J’ose à peine m’asseoir,

Je scrute partout.

On dirait que je reviens de la guerre,

J’ai juste atterri dans un service d’urgence.
Un service vital.

Des médecins, des infirmiers, des aides-soignants,
souvent dévoués, souvent débordés.

Un service qu’il faut respecter,
même s’il est important d’en voir aussi les limites.

Un jour, je m’assois près d’un jeune homme.

Cheveux clairs.

Il bouge peu.

Et pourtant, quelque chose en lui s’agite.

On parle un peu.

Il me dit qu’il a des électrochocs.

Je le regarde.

Je ne savais même pas que ça se faisait encore.

Il parle de son comportement avec les femmes.

Sans vraiment expliquer.

Il dit que ce sont les soignants qui disent ça.

Un silence.

Je ne sais pas ce qui est le plus dérangeant.

Ce qu’il raconte.

Ou ce que j’imagine.

Ou ce qu’on lui fait.

Trois semaines se sont écoulées. Le temps ne passe pas.

J’ai le droit à une « permission » comme ils disent, pour voir si tout se passe bien.

Je n’ai jamais vraiment évoqué la maladie que les médecins pensaient voir en moi avec ma famille.
Et, en réalité, avec très peu de personnes.

Après l’hospitalisation, on m’a donné les coordonnées d’un CMP.
On m’a « imposé » un rendez-vous.

Il fallait rentrer dans le rang, pour mon bien :
être présente, être docile, prendre son traitement.

Accepter sa maladie.

J’ai enchaîné les séances avec des infirmiers.
De “l’éducation thérapeutique”.

Car oui, accepter fait partie du traitement.

Rien sur le passé.
Rien sur ce que j’avais traversé.

Juste un déroulé de ma vie, comme une liste de courses.

On devient des symptômes.
Un tableau clinique.
Un dosage.

Rien sur la possibilité d’avoir une opinion sur ce diagnostic.
Rien sur une véritable co-construction du soin.

Encore une fois,
on est dans une posture d’infantilisation.

Sur le moment, je n’avais pas la force de lutter.
Je me suis résignée.

Et j’ai coché les cases de la « bonne patiente ».

Si des médecins me répétaient que c’était la seule solution pour ne plus revivre cet épisode,
alors oui, je ne pouvais qu’accepter.

Le suivi devient souvent scolaire :
validation de l’observance, renouvellement d’ordonnance.

Je n’osais pas vraiment exprimer mes angoisses, ni mon ressenti.

Au moindre frémissement, « j’ai angoissé hier »,
la réponse arrivait : la boîte de médicaments.

Les années passent,
et je suis toujours une bonne patiente.

Dans le privé, cette fois.

Cinq minutes de consultation pour dire « ça va »,
et entendre en retour :
« Ça fera tant. On renouvelle le traitement. »

Dès que j’évoque le dosage, on me renvoie au passé.

Revenir. Reprendre. Encore.

Je répète les mêmes symptômes.
Les mêmes éléments.
Les mêmes phrases.

Comme si tout pouvait se réduire
à une logique à vérifier.

En face,
une réponse prudente.
Une réponse statistique.

Sauf que ma vie a toujours déjoué les probabilités.

Un silence.

Personne ne semble convaincu.

D’ailleurs :
pourquoi changer ce qui semble fonctionner ?

Je coche toujours toutes les cases :
réinsertion, relation stable, un enfant.

J’aime ce que j’ai construit dans l’intimité.

Mais voilà,
je ne me reconnais pas.

Si la vie se résume à ça,

à suivre le rythme,

métro, boulot, dodo,

alors oui,

sans doute que c’est réussi.

Dans mon travail, je ne fais pas de vagues.

Je parle peu.

Je ne ressens pas grand-chose. Je suis là.

Je fais ce qu’on attend de moi.

Je suis invisible. Surtout à mes yeux.

La légitimité d’être moi s’est effacée.

Le seul espace ouvert n’était pas le mien,
mais celui du médicament.

« Comment tu te sens ? » signifiait en réalité :
« Comment tu te sens avec le traitement ? »

Ce n’est pas la même chose.

Ce n’était pas ma parole qu’on cherchait,
mais une donnée observable.

Un état conforme.

Je n’avais ni l’espace, ni les repères scientifiques pour remettre en cause la donnée principale : le diagnostic.

J’avais capitulé.

Si ma tête s’était résignée,
mon corps, lui, a fini par crier à l’aide.

J’ai pris énormément de poids.
À tel point que ce n’était plus un enjeu esthétique, mais vital.

Mon enveloppe, ce corps que j’habitais,
était devenu un étranger.

Un signal d’alarme visible,
mais banalisé par le monde médical.

Je ne m’y reconnaissais plus.

J’en avais perdu le contrôle.

Finalement, je me suis dit que ce n’était plus possible.

Je devais résister.

J’ai pris une décision.
J’ai tiré sur un fil, pour voir ce qui pouvait encore bouger.

Au départ, j’ai pensé de façon binaire :
mon poids est l’urgence, réglons le problème.

Je me suis cassée les dents.

Malgré les sacrifices, les violences, ou les tentatives plus douces,
rien ne fonctionnait.

J’ai fini par prendre une décision plus difficile :
me faire aider.

Ce que je ne savais pas encore,
c’est que oui, on allait m’aider,
mais non, il ne s’agirait pas vraiment de mon poids.

Je lui en ai voulu, un peu.
Pour son manque de précaution.
D’avoir appuyé sur quelque chose qu’elle ne maîtrisait pas chez moi.

Parce qu’à la différence d’un accompagnement psychologique bienveillant,
je n’avais pas trouvé, à ce moment-là,
un accompagnement médical adapté.

J’ai donc pris une décision que je ne conseille pas.

Elle a eu des conséquences lourdes, que j’assume pleinement :
une instabilité pour ma fille, qui a tant besoin de repères,
et une crise majeure dans mon couple.

L’impact a débordé sur l’ensemble du cadre familial.

Une décision périlleuse, éprouvante pour les autres comme pour moi.

À ce stade, il ne s’agissait pas encore d’une psychose à proprement parler.

Mais il est évident que j’étais déjà traversée par des pensées délirantes,
principalement paranoïaques.

La première fois, j’avais tenté de masquer au maximum ce que je vivais.
Je savais que mes pensées étaient étranges.

Cette fois, c’était l’inverse.

J’ai envoyé des messages confus, parfois délirants,
difficilement compréhensibles pour mon entourage, proche ou plus lointain.

Bizarrement : je n’allais pas si mal,
et pourtant, quelque chose débordait.

Une forme de déséquilibre.

Difficile à saisir, même pour moi.
À l’époque, en tout cas.

J’ai été de nouveau enfermée,
mais de mon plein gré.

Enfin presque.

Arrivée dans ma chambre, on me recadre.

Protocole Covid.

Impossible de sortir.

Le temps des résultats du test PCR.

Je craque devant le mur blanc.

Les émotions arrivent sans ordre.

Quelques minutes plus tôt, une infirmière a fait le listing de mes affaires.

J’attends dans le couloir.

Elle parle à son responsable.

J’entends un mot :

Elle est intelligente.

Ça m’angoisse.

Je ne comprends pas pourquoi.

Je vais vite comprendre.

Rien à voir avec Sainte-Anne.

Des patients me parlent.
Je ne comprends rien.

Un patient me fait des checks dans les couloirs.

C’est bruyant.

Infernal.

Comment un hôpital psychiatrique peut-il être bruyant ?

La deuxième nuit, je passe dans une chambre double,

 Dans la chambre accolée, une jeune fille que j’ai déjà repérée.

Elle venait me demander mon fromage.

J’acceptais.

Qui aurait envie de se battre pour ce truc rectangulaire qu’on appelle exagérément fromage ?

Ce soir-là, elle semble agitée, cognait sans arrêt,

je finis par comprendre qu’elle avait des contentions.

Je ne dors pas de la nuit.  

Le lendemain, je demande à voir le médecin.

Pour lui, le simple fait que je réponde
est déjà une preuve de trouble.

Il me dit que, s’il existait une île pour les personnes délirantes, tout irait bien.

Je lui réponds : j’accepte l’injection, et je me casse d’ici.

Il acquiesce.

Cette hospitalisation a été brève mais intense.

Mais surtout…

Comme certains parlent d’une lumière,
moi aussi, j’ai vu quelque chose revenir.

Une forme de vie.

Alors oui, cette « lumière » n’avait aucun cadre.
Aucun contrôle.

Elle portait en elle la promesse d’une rechute,
presque annoncée, presque programmée.

Mais cet épisode, aussi douloureux soit-il,
m’a montré que j’existais encore.

Que j’étais capable d’écrire.
De penser à ma manière.

Enfin.

Cela m’a rappelé deux choses :
la prudence,
et surtout,
que je n’accepterai plus de me laisser traiter ainsi.

J’ai alors cherché, et trouvé, un accompagnement sur mesure.

Un médecin.
Une psychologue.

Des personnes qui me correspondaient.

J’ai écarté, sans hésitation, ceux qui se mettaient en travers de mon chemin de retour à moi.

Lentement, j’ai commencé à reconstruire.

À mettre des ponts sur mon histoire,
sur mon rapport aux autres,
sur la vie en général.

Mon histoire a retrouvé du liant.

Je vais mieux.

Je poursuis une diminution marquée, mais progressive, du traitement.
Et cela fonctionne.

Aujourd’hui, avec du recul,
et un traitement presque absent,
j’ai observé des points de bascule.

Une forme d’équilibre, encore fragile, à certains paliers.

Le cerveau se réajuste, et je le ressens.

Peu à peu, mes émotions et sensations reviennent,

La vie reprend ses droits,

Je suis là,

Enfin.

À partir de là, une question s’impose à nouveau.

Celle du diagnostic.

Car je ne l’ai pas encore nommé.

La schizophrénie.

Le mot lui-même fait peur.

Un couperet intérieur.

Son poids symbolique est immense.

Dans l’imaginaire collectif, il convoque immédiatement les mêmes images : la violence, la folie, le danger.

Quelqu’un dont on se méfie, quelqu’un à qui l’on ne confie pas son enfant, quelqu’un qui fait peur.

Comme beaucoup de personnes, j’ai des a priori.
Et je prends ce diagnostic en pleine tête.

Je ne comprends pas vraiment.

Je suis donc « folle » ?

Comment le nier après un tel épisode ?

Je me sens coincée.
Et peut-être que je le suis, un peu.

Je ne connais pas encore les subtilités de cette maladie.

Alors je fais confiance aux médecins.

Par principe.

Mais aussi parce que je ne me fais plus confiance.

Au fil des années, certains médecins commencent à tiquer.

Sans entrer dans les détails, des doutes apparaissent.

On me propose d’autres hypothèses.

Tout y passe :
la bipolarité,
le trouble schizo-affectif,
le trouble borderline…

Parfois sans même me connaître.

À l’intuition du psychiatre.

Enfin, d’autres mots arrivent.

Le souffle d’un :
« Peut-être que vous n’êtes pas malade de façon chronique.
Il s’agit peut-être d’une bouffée délirante. »

Des mots parfois encore plus déstabilisants :
« Si vous voulez vous accrocher à une maladie… ou à un médicament. »

J’ai volontairement choisi de croiser plusieurs regards,
avec des approches plus ou moins prudentes,
pour y trouver ma vérité.

Alors oui, j’ai coché toutes les cases.

Mais aujourd’hui, je suis plus affûtée.

Je crée.
J’écris.
Je pense autrement.

Et même si je ne faisais que contempler la vie.

Je suis moi, et ça me suffit.

Oui, je suis différente.
Les liens m’épuisent.

Surtout ceux que je ne peux pas choisir,
c’est là que ça bloque.

Ou plutôt que ça débloque.
Mais le reste tient.

Je suis apaisée.

J’impose mon besoin de retrait

La solitude n’est pas une fuite.

Elle est une condition d’authenticité,

d’équilibre.

Je coupe le bruit,

je trouve la bonne fréquence.

Je ne suis plus celle d’hier.
Demain, je serai encore différente.

Je ne suis pas celle que d’autres ont voulu enfermer.
Je refuse de prendre perpétuité.

Je n’écris pas pour m’expliquer.
Je n’écris pas pour convaincre.
Je n’écris pas pour attendrir.

Je partage un récit.

Je suis simplement là.

Simplement, moi.

Sans masque.