Ce texte n’a pas été validé par la direction des ressources humaines.
Pas de leçons du type :
« inclusion », « appartenance », « reconnaissance », « participation » ou « légitimité ».
Ni de formules incantatoires telles que :
• Développer la confiance.
• Construire la cohésion.
• Encourager la collaboration.
• Favoriser la coopération.
Ici, place aux règles indispensables en entreprise.
Bienvenue dans le théâtre de l’utile ou de l’inutile.
Rideau.
Règle #1 : Avoir un mug
Toujours. Peu importe s’il contient quelque chose.
C’est un objet-totem : il te donne un but, une contenance, une excuse pour traverser un couloir sans qu’on te parle.
Tu peux t’isoler sous prétexte d’aller le laver.
En bonus, tu as l’air écolo.
Et si ton mug est un goodies de la boîte, tu passes directement roi du pétrole du corporatisme.
Félicitations, tu appartiens au clan.
Règle #2 : Sourire sans montrer les dents
Trop → tu as l’air étrange.
Pas assez → tu es hostile.
Le juste milieu, c’est le sourire “on m’a forcé à venir mais je reste professionnel·le”.
En bonus, ça évite de révéler que tu n’as pas fait ton détartrage depuis six mois et que tu carbures au café filtre du distributeur.
Règle #3 : Parler météo avec intensité
C’est le seul sujet où tout le monde peut briller sans contenu.
Bonus si tu lances un :
“Ils avaient dit pluie, hein !”
avec une conviction de syndicaliste météo.
Pour varier, testez les grands classiques de la plainte corporate :
• “On n’est pas assez payés.”
• “Comment ça se fait que lui il a eu ce poste ?”
Sinon, le foot reste une valeur sûre si vous avez beaucoup de collègues masculins.
Et pour les plus audacieux : tentez le patinage artistique. Succès garanti dans 0,3% des cas.
Règle #4 : Préparer des phrases genre “tu m’intéresses”
Tu n’écoutes pas forcément la réponse.
Tu lances l’incantation, c’est tout.
Les classiques indétrônables :
• “Tu fais quoi ce week-end ?”
• “T’as vu le dernier épisode ?”
• “Ils abusent avec les réunions, non ?”
Et pour les créatifs :
• “Sympa ton pull… t’es allé pêcher la truite en eau douce ? Quelle vie d’aventurier !”
Rappelle-toi : ce n’est pas une conversation.
C’est un sort de socialisation passive.
Règle #5 : Le déjeuner ! zone rouge !
Si tu n’es pas doué·e pour le small talk, prépare-toi à entrer dans une zone de turbulences sociales.
Tu auras toujours Roger pour te parler politique version café du commerce, et tenter de t’expliquer pourquoi “tout ça, c’est la faute de Bruxelles”.
Résister à l’envie de lui dire que ta nièce de 10 ans a une pensée plus construite que sa théorie fumeuse devient un exercice de self-control.
Ensuite vient Paul l’intello : il te parle de la composition sociologique de la Yougoslavie lors de sa dislocation dans les années 90 et s’offusque quand tu ne suis pas. “T’es pas au courant ?!”
Et comme en météo, chaque midi revient le marronnier gastronomique :
• “Le steak est trop cuit.”
• “C’était mieux avec l’ancien prestataire.”
Tout ça dans un concert de brouhaha ininterrompu, de couverts qui s’entrechoquent, et de discussions sans fin sur des choses que personne n’écoute vraiment.
Règle #6 : La réunion Teams, coopération fictive
Officiellement, c’est pour renforcer le travail d’équipe.
Concrètement, on ne bosse pas vraiment ensemble.
C’est la version Casper : je suis là, mais en fait non.
Je regarde la pendule du plafond de mon salon pour savoir quand je pourrai retourner faire les tâches pour lesquelles je suis censée être payée.
Caméra allumée, regard neutre, hochement de tête toutes les trois minutes.
Personne ne sait si tu es présent·e, mais tu l’es juste assez.
Et n’oublie pas de rire à la blague de Manu quand il balance un petit tacle à Monique la N+2 (bien sûr absente).
Sinon, on voit vraiment que tu te demandes : pâtes ou riz pour ce soir ?
Règle #7 : Avoir un bureau, non pas pour bosser, pour avoir une porte
Si tu es en open space, bon courage.
Le nirvana social est atteint : bruit de fond constant, discussions croisées, visites surprises…
Tu n’as pas besoin d’espace, tu as besoin d’une barrière symbolique.
Sans porte, n’importe qui peut venir s’asseoir à ton bureau et lâcher un :
“Ça fait longtemps ! Alors, comment tu vas ?”
pendant que toi, intérieurement, tu cherches encore : “C’est qui, déjà ?”
Et puis il y a les cagnottes. Les anniversaires.
Le pot de départ de quelqu’un que tu n’as jamais vu.
“Allez, juste un petit bout de gâteau !”
— “J’ai du diabète.”
— “Mais enfin, juste un seul !”
Comme si on disait à un alcoolique :
“Allez, juste un petit shot pour fêter ça !”
Règle #8 : Feindre de savoir qui est qui
Tu ne sais pas vraiment qui est le N+1, le N+2, ni même si “Jean-François” bosse encore ici.
Tu mets des mois, parfois des années, à reconstituer les rôles.
Pendant ce temps, tes collègues ont manifestement appris l’organigramme par cœur, avec voix off et fiches colorées.
Tu hoches la tête quand ils disent “faut voir avec Florence” comme si tu visualisais immédiatement Florence.
(Spoiler : tu ne sais même pas si Florence est une vraie personne ou une entité RH mythique.)
Technique de survie : éviter les noms.
Dire “la direction”, “eux”, “les collègues de là-bas” en pointant vaguement vers l’open space.
Règle #9 : La collègue qui connaît tout et tout le monde
Elle sait. Tout.
Les prénoms, les postes, les ex, les tensions interservices, les projets enterrés…
Et la raison pour laquelle Martin a quitté le service logistique en 2018.
C’est un fichier Excel humain croisé avec un bot LinkedIn.
Elle connaît le contexte.
Toi, tu découvres le nom de ton N+3 au bout de huit mois.
Elle, elle te glisse à l’oreille :
“Fais gaffe à ce que tu dis, son frère est dans la boîte aussi. En CDD, au service achats. Enfin, tu savais pas ?”
Non. Tu ne savais pas.
Et elle le dit sans arrogance.
Ce qui rend le tout encore plus déstabilisant.
Bonus : elle est toujours volontaire pour organiser les pots.
Et pour tenir les cagnottes.
C’est elle qui te rappelle que tu n’as pas encore donné pour les 40 ans de Dominique.
(Mais qui est Dominique ??)
Sans aucun doute, elle doit tenir une buvette le week-end.
Règle #10 : Ton manager de proximité
Il y en a plusieurs versions.
Mais toujours ce même flou autour du mot “proximité”.
Il y a le cool, sympa, qui te tutoie, qui sourit, qui te dit “t’as tout mon soutien”… mais qui ne comprend absolument rien à ton taf.
C’est un peu comme un tampon menstruel entre toi, tes collègues, le N+2, et le grand néant organisationnel.
Il y a aussi celui censé “faire son taf”.
Tu finis par apprendre son prénom, mais tu ne sais toujours pas où il est assis.
On parle de proximité ? Emotionnelle ? Géographique ? Métaphysique ?
Tu ne sais pas. Tu ne sais plus.
Il y a le petit chef, celui qui “fait des trucs”, mais tu ne sais jamais quoi.
Il gère “le planning”, paraît-il.
Tu te rappelles surtout de lui quand il te fait chier.
Il y a le paternaliste hybride, celui qui te parle comme à un ado fatigué,
te félicite pour ta “progression” parce que tu as… rempli un formulaire.
Il finit toujours les réunions par “Faut pas que tu t’oublies, hein. Pense à souffler quand même”,
après t’avoir collé trois deadlines en une demi-journée.
Et enfin, il y a celui qui pleure presque, genre “je suis de ton côté, la direction c’est pas moi, hein”.
Pendant que toi, ta seule obsession, c’est qu’il enlève son bras de ton épaule.
Toc toc toc.
Rideau.