Le sourire qu’on regrette

On poursuit l’humour en général comme s’il était devenu un délit d’intention.

Non plus au regard de la loi, mais au prisme d’une moralité mouvante, émotionnelle, contextuelle.

Ce qui est frappant, ce n’est pas que l’humour choque, il a toujours choqué.

C’est qu’il soit désormais évalué après coup, à l’aune de l’actualité, du traumatisme du moment, du climat émotionnel.

Après le drame récent en Suisse, un dessin de Charlie Hebdo a suscité des appels à poursuites.

Non parce qu’il serait illégal, mais parce qu’il serait jugé moralement inacceptable.

Et c’est là que quelque chose se dérègle.

En 2015, nous étions tous Charlie.

Nous affirmions qu’un dessin, aussi choquant soit-il, ne devait jamais relever du pénal.

Que la satire n’était pas là pour consoler, mais pour déranger.

Que la liberté d’expression ne valait que si elle protégeait aussi ce qui met mal à l’aise.

Or la loi, elle, ne change pas au gré des drames.

Elle pose des limites claires : incitation à la haine, apologie de la violence, diffamation.

Tout le reste relève du débat, du désaccord, parfois du rejet, mais pas du tribunal.

Je précise d’ailleurs une chose.

Je n’aime pas toujours les caricatures de Charlie Hebdo.

Elles ne me font forcément rire.

Elles me mettent souvent mal à l’aise.

Et pourtant, je suis 100 % Charlie.

Parce que défendre la liberté d’expression n’a jamais consisté à défendre ce que l’on aime.

Mais précisément ce que l’on n’aime pas :

ce qui dérange,

ce qui heurte,

ce qui ne nous ressemble pas.

Sinon, ce n’est pas une liberté.

Quand l’humour devient dépendant de la sensibilité dominante,

il cesse d’être un espace de transgression

et devient un exercice sous condition.

Ce glissement est dangereux, parce qu’il ne dit jamais son nom.

On ne parle pas de censure.

On parle de respect, de contexte, de moment inapproprié.

Et une liberté conditionnée à la morale du moment

n’est plus une liberté,

c’est une tolérance provisoire.

C’est la liberté qui rétrécit.

Peut-être est-ce lié à la manière dont on a fini par ranger l’humour dans la catégorie des arts « comme les autres ».

Comme si l’artiste, au sens large, devait désormais être un modèle de vertu.

Un modèle prêt à l’emploi.

Prêt à imprimer.

Un objet safe, compatible avec les financeurs, les partenaires, les annonceurs.

Cette idée folle d’exemplarité.

Les quelques résistants, ceux qui refuseront de se plier à cette morale prête-à-porter,

seront gentiment sommés de rentrer dans le rang.

On ne parlera pas de censure, bien sûr.

On parlera de problèmes, de polémiques, de malaise.

Ils deviendront encombrants.

Un peu trop libres.

Un peu trop vivants.

On se surprendra à regretter le sourire jouissif de Thierry Le Luron, quand il sait qu’il va loin,

l’irrévérence de Coluche,

la cruauté brillante de Pierre Desproges,

critiqués, attaqués, parfois censurés, mais évoluant dans un cadre globalement plus libre.

Ce n’est pas que l’humour ait disparu, il existe encore.

Mais il s’exerce désormais dans des espaces balisés,

sous une vigilance morale constante,

là où il occupait autrefois une place de choix dans le débat public.